Jean Paul Gaultier : "La crise comme support créatif"
Publié le 26 juin 2009
Source : http://www.lemonde.fr/aujourd-hui/article/2009/06/26/jean-paul-gaultier-la-crise-comme-support-creatif_1211912_3238.html
Le Monde jp

Le couturier Jean Paul Gaultier a présenté, jeudi 25 juin, à Paris, une nouvelle collection de prêt-à-porter masculin résolument moderne.

Votre collection marque-t-elle une rupture dans votre travail pour l'homme ?

Oui, j'ai voulu que cela soit très frais, très moderne, très épuré. Une sorte d'hommage au Courrèges des années 1960, version masculine. La collection a un côté très cinétique, avec des effets d'optique obtenus par un jeu de superpositions de tissus transparents. J'ai aussi revisité mes classiques - la jupe pour homme proposée dans plusieurs versions, le pantalon-jupe.
J'ai également présenté beaucoup de costumes, en réaction à l'omniprésence du sportswear, avec des épaules renouvelées, une nouvelle carrure, mais qui sont portés avec des corsets en paillettes ! Tout cela est très structuré, très graphique.

Enfin je montre les premières pièces de ma collaboration avec Levi's.

Qu'est-ce qui vous a inspiré ?

Je suppose que la conjoncture actuelle m'a influencé. C'est un départ vers autre chose. A l'instar de Soan, qui a gagné "La Nouvelle Star" (émission de télé-crochet sur M6), ou de cette association qui revendique le port de la jupe pour l'homme, on voit l'émergence de nouveaux hommes qui assument une nouvelle identité, sans aucune ambiguïté.

Il y a chez les jeunes une volonté de s'exprimer différemment par rapport à un esprit bien-pensant, un peu bourgeois - ce retour aux valeurs qui se manifeste dans le mouvement anti-avortement ou les prises de positions du pape, par exemple. Cela provoque une réaction, un désir de liberté, même en temps de crise.

C'est aussi une réaction contre la crise actuelle ?

Sans doute. Après les événements de mai 1968, Yves Saint Laurent disait qu'il ne ferait plus la couture comme avant. Dans la foulée, il développait sa ligne Rive gauche de prêt-à-porter. Aujourd'hui, beaucoup de créateurs veulent se ranger, faire ce qu'on attend d'eux. Il faut utiliser la crise comme un support créatif.

En tout cas, j'espère que c'est la fin des excès que l'on a connus. Aujourd'hui, c'est surtout les gens de la mode qui achètent la mode. Il y a là une consanguinité malsaine. Je constate aussi une accélération des choses qui est inquiétante. Les marques ouvrent des boutiques de plus en plus grandes, dans les meilleurs emplacements, pour empêcher que d'autres s'y installent. Cela ne veut plus rien dire, il y a une escalade qui ne mène nulle part. On en arrive aussi à payer les stars pour porter des tenues que l'on a faites pour elles, pour que des photos apparaissent dans les journaux...

Dans ce contexte, la haute couture n'est-elle pas condamnée ?

C'est vrai qu'il y a un paradoxe à payer des gens pour porter des tenues exclusives. Cela se fait au détriment des vraies clientes de la haute couture. Déjà, dans les années 1960, c'était dans l'air du temps.

Même s'il existe une nouvelle génération de clientes pour la haute couture, il y en a moins et il y a de moins en moins de maisons. Nous avons enregistré des annulations de commandes : certaines femmes ont rencontré des difficultés financières, d'autres l'on fait par décence. Ce qui arrive à Christian Lacroix m'inspire beaucoup de tristesse. Mais j'espère qu'il pourra faire autre chose. On va peut-être assister à une nouvelle forme de haute couture.
Propos recueillis par Joël Morio
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